L'inconnu du grenier et le double mystère

De Le Wiki De la Grande Guerre
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Présentation de l'inconnu du grenier : mystère numéro 1

Voilà maintenant 13 ans que l'inconnu du grenier est mon colocataire.

Fichier:Grenier.jpg
L'inconnu dans son grenier

Il était déjà là avant mon arrivée car quatre générations se sont succédées dans la maison. Mais il n'était pas là à l'origine. Il passe sans doute de greniers en greniers depuis un siècle et est arrivé chez mes grands-parents après le décès de mon arrière grand-mère, Mémé Madeleine.

Mémé Madeleine avant 1910

Ce personnage en noir et blanc dans son cadre couvert de poussière, très raide, au regard figé et un peu effrayant, a hanté mon enfance. Il faut croire qu'il m'impressionne toujours à 40 ans car je le conserve bien précieusement dans son emballage en plastique à l'abri des bestioles, de la lumière et de l'humidité. A chaque fois que l'on ressort l'inconnu du grenier c'est toujours la même question : "Mais qui est donc ce tonton qui a fait la guerre 14 ?" On lui cherche un air de famille avec les vivants et on se demande de quelle "branche" il est. Quelques commentaires fusent : "Plutôt beau gosse le tonton dans son uniforme du 366ème régiment même si il a les oreilles des cousins C...". Tout le monde se met à rire bien sûr ! En même temps, le portrait hommage effectué par un photographe versaillais n'allait pas le dépeindre sous un mauvais jour. En plus du portrait, j'ai hérité de la croix de guerre que je pense être celle du portrait.

Les pistes pour l'identification

Grâce à une réunion aux archives départementales sur les projets collaboratifs sur la Grande Guerre, j'ai pris conscience que j'avais tous les outils en mains (et en ligne !) pour identifier mon inconnu.

  • Piste 1 : l'auteur du portrait
  • Piste 2 : le numéro de régiment
  • Piste 3 : la généalogie familiale

Portrait signé G. Millécamps

Quelques recherches sur internet m'ont permis de retrouver la trace de ce photographe, portraitiste de poilus de la Grande Guerre, grâce au site portrait sépia qui recense les photographes français de 1839 à 1939. Il s'agit de Gaston Millécamps, photographe rue Hoche à Versailles au début des années 20 et jusqu'en 1923 ! La période est compatible avec un portrait hommage post-guerre. Mais malheureusement, impossible de trouver plus d'informations, en particulier sur d'éventuelles archives consultables.

Le 366ème régiment

La piste suivante concerne le 366ème régiment d'infanterie. Cette fois on a l'embarras du choix pour les sites d'information. Un résumé du parcours sur chtimiste.com. Et le journal détaillé sur Mémoire des Hommes. Difficile de trouver des informations sur mon inconnu dans tout ça ! Ce qui est clair, c'est que le régiment était dans les tranchées au cœur du conflit ... La Meuse en 14... Argonne en 15 ... Verdun en 16 et 17 ... La champagne en 18 ... Est ce que mon inconnu du grenier a perdu la vie au fond d'un trou boueux ? Sous une pluie de balles ? Enseveli sous un bombardement ? Asphyxié par les gaz ?

La généalogie familiale et le mystère numéro 2

Ma dernière possibilité : la généalogie familiale. Mon hypothèse de départ est que mon inconnu serait en fait un "tonton poilu", frère ou cousin de Mémé Madeleine ou de son mari Pépé Charles étant donné que le tableau était dans leur grenier avant de rejoindre son grenier actuel. C'est reparti pour un petit tour dans l'arbre familial qui avait été établi par ma mère il y a maintenant plus de 25 ans. Sauf que ...

La branche était coupée du côté de Mémé Madeleine ...

L'arbre de Mémé Madeleine

L'autre mystère familial ! Et une collision historique entre deux histoires de guerre !
La mère et la sœur de Mémé Madeleine sont mortes sous un bombardement pendant l'exode de 1940 sur une route près de Jargeau dans le Loiret. Mémé Madeleine a recueilli chez elle sa nièce, seule survivante de ce massacre. Malgré quelques recherches sur internet, aucun moyen de trouver des informations sur ce bombardement et la famille ne sait même pas où sont leurs sépultures. Encore une impasse !

Autre piste : trouver le lieu d'habitation des parents de Mémé Madeleine. Son père, Pierre Guérin est mort à Bièvres en 1936 et sa mère Joséphine Bihoreau était garde barrière à Igny quand Mémé Madeleine était jeune. C'est parti pour une recherche dans les archives de l'Essonne !

Mémé Madeleine avait aussi un frère !

Par quel biais trouver un maximum d'informations sur la famille ?
Après un petit temps de réflexion, j'opte pour les fichiers de recensements. Premier Fichier : recensement à Igny en 1901

Extrait du fichier de recensement de la Ville d'Igny en 1901. Les habitants des passages à niveau sont là !

Bingo !
Les Guérin sont bien là ! Joséphine est bien garde barrière et toute la petite famille est logée au passage à niveau numéro 2 !
En 1901, Mémé Madeleine n'est pas encore née mais il y a deux autres enfants, son grand frère Pierre, 4 ans, et sa grande sœur Renée, 2 ans.
Deuxième fichier : recensement à Igny en 1911. J'espère trouver un peu plus d'informations sur la famille. La famille est toujours à Igny et a déménagé au 1 rue de Versailles ! Mémé Madeleine a rejoint la famille en 1902 !
Une chance, le recensement de 1911 est encore plus complet que celui de 1901 avec les dates et les lieux de naissance de tout le monde. Le deuxième mystère est résolu avant le premier : Joséphine Bihoreau est née en 1868 à Parennes dans la Sarthe !
L'arbre familial va enfin pouvoir retrouver sa branche manquante !

Pierre Joseph Guérin, l'inconnu du grenier

Et donc Mémé Madeleine avait un grand frère né en 1897 ! Et donc un potentiel poilu de la classe 1917 ! Retour aux archives départementales des Yvelines et retour aux fiches matricules en cours de transcription (petit clin d'oeil au projet "Adoptez un poilu !")
Re bingo ! L'interrogation de la base de données me sort la fiche de Pierre Joseph Guérin de la classe 1917, résidant à Bièvres, fils de Pierre Guérin et de Joséphine Bihoreau, numéro matricule 3163.
. Re re bingo ! Pierre Joseph Guérin était affecté au 366ème régiment d'infanterie comme mon inconnu du tableau !
Le premier mystère est résolu !

Pierre Joseph Guérin, Mort pour la France

Par contre la suite de l'histoire est dramatique
Pierre a été incorporé en août 1916 et a été tué à l'ennemi le 21 mars 1918 à l'age de 21 ans au combat du secteur Forestière dans la Marne. Sa fiche "mort pour la France" est bien enregistrée sur le site "Mémoire des Hommes".

Le 21 mars 1918 dans la tranchée du secteur Forestière

Mais que s'est-il passé le 21 mars pour Pierre dans la tranchée du secteur Forestière ? Quelques recherches sure le site de "Mémoires des Hommes" m'ont permis de retrouver le déroulé des derniers jours de Pierre dans la tranchée grâce au journal de son unité, le 366ème régiment d'infanterie.
La vie s'organise, on gère les bicyclettes et les bourricots.

la logistique de la tranchée : gestion des bicyclettes et des bourricots !

Des rations d'eau de vie sont distribuées pour faire tenir les soldats.

Distribution de rations supplémentaires d'eau de vie dans la tranchée

Début mars, les journées sont assez calmes dans la tranchée avec quelques échanges de tirs entre les allemands et les français, en particulier la nuit. Les bataillons sont relevés régulièrement sur les différentes positions. La 10 mars, une percée dans les lignes ennemies est faite. Extrait du journal : "A 4h47, un coup de main est exécuté par les grenadiers d'élite du Rgt sous le commandement du lieutenant Beille en face le quartier Corentin. Notre détachement pénètre jusqu'aux 3ème lignes ennemies et ramène sous nos lignes 2 prisonniers, une mitrailleuse, des papiers. Aucun blessé ni disparu dans cette opération qui réussit à merveille".
Jusqu'au 15 mars, tirs de harcèlements entre les tranchées. Du 15 au 18 mars, activité très intense de l'aviation française et allemande, avec toujours les tirs de harcèlements.
19 et 20 mars : journées calmes
Tout bascule la nuit du 20 mars.Tentatives de pénétration des lignes par l'ennemi. Début de violents tirs et bombardements avec des obus dont des obus toxiques ! Le terrible gaz moutarde !

Extraits du journal du régiment sur le gaz moutarde

On trouve d'ailleurs dans le journal de nombreuses notes, rappels et punitions concernant les gaz et l'utilisation des masques.
Le 21 mars les bombardements continus et l'ennemi perce les lignes françaises au sous secteur Forestière ! Assauts et violents bombardements mais la contre-attaque repousse l'assaut !
Le 22 mars, nouvelle percée de l'ennemi mais la contre-attaque est encore efficace !
Le 23 mars le secteur retrouve un semblant de calme.
Ces deux jours ont été dramatiques avec 6 morts, dont Pierre, et 20 blessés dans le régiment !
Je trouve également dans le journal du régiment la citation de Pierre.